Cher-e-s ami-e-s, nous venons de vivre une période historique.  Après 27 ans de pouvoir, Blaise Compaoré a été poussé vers la sortie par le peuple burkinabè qui s’est uni comme un seul Homme. Contrairement à ce qu’on a pu lire ou entendre ici ou là, il n’a pas fallut 3 jours pour déloger le locataire de Kosyam. Dans le meilleur des cas, il a fallut 3 ans. 3 ans car c’est en 2011 que les délégués du Cadre de concertation sur les réformes politiques (CCRP) mis en place par Blaise Compaoré et boycotté par les partis de l’opposition ont proposé un certain nombre de reformes dont celle de la modification du désormais célèbre article 37.

Entre ce moment et la chute du beau Blaise, il y a eu plusieurs temps forts dans la lutte contre la modification de l’article 37 de la Constitution Burkinabè qui limite le nombre de mandats présidentiels. Le plus mémorable pour les observateurs extérieurs reste sans aucun doute le meeting qu’a tenu feu Hama Arba Diallo le 31 mai 2014. Ce jour là, au stade du 4 août, l’opposant historique avait brandit un carton rouge à Blaise Compaoré pour lui signifier son exclusion du jeu politique à la fin de son mandat. Malgré les sommations, la majorité présidentielle s’est quand même aventurée sur le chemin tortueux du tripatouillage constitutionnel. Et bien, comme le disait si justement Lord Erskine, ce que l’on nomme fermeté chez un roi s’appelle entêtement chez un âne.

Dans cette crise qui a été analysée sous toutes les coutures j’aimerais prendre fait et cause pour un des acteurs, tardif et souvent raillé, j’ai nommé l’Union africaine (UA).

Edem Kodjo, envoyé spécial de l’UA pour le Burkina Faso

Edem Kodjo, envoyé spécial de l’UA pour le Burkina Faso

Avec les évènements survenus au Burkina Faso, nous avons eu une fièvre anti UA lorsque, pendant la chute de Blaise Compaoré, cette dernière a décidé d’envoyer une délégation ; membre de la troïka avec des émissaires de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) et de l’Organisation des nations unies (ONU). A vrai dire, pendant longtemps j’ai été de ceux qui font mille et un reproches à l’UA. En ce qui me concerne, elle était trop immobile, toujours attentiste. Elle n’était ni à la hauteur de sa mission et encore moins à la hauteur des enjeux africains. Nous avons pu le voir pendant les 27 années de règne de Blaise. Rarement, pour ne pas dire jamais, nous avons vu l’UA se ranger du côté de l’alternance ou du respect constitutionnel pourtant garante de la bonne gouvernance que l’institution prône. En tant qu’africain, je me sentais honteux car l’institution qui a pour vocation de nous apporter la lumière était bien souvent du coté des ténèbres.  Mais tout cela, c’est du passé. Aussi étrange que cela puisse paraître, la crise Burkinabè m’a réconcilié avec l’UA et je peux désormais dire que nous en avons plus que jamais besoin et que nous devrions en être fier.

Comme je sais que le mal dont je souffrais touche encore un grand nombre de mes frères et soeurs africain-e-s, je vais vous dévoiler le raisonnement qui m’a permis d’atteindre un état de sérénité absolue vis à vis de l’UA.

Au commencement il a la révélation. Prenons le cas du Faso. Nous l’avons vu, l’UA ne s’est pratiquement jamais prononcé contre le régime de Blaise Compaoré. Pourtant, alors que le régime était en train de vivre ses dernières heures, la Présidente de la Commission de l’Union africaine s’est empressée de dépêcher une équipe de haut niveau pour accompagner les burkinabè. Quand j’ai vu une telle audace, je me suis dit que nous avions forcement tout faux sur le compte de notre chère UA. Si l’institution avait eu le sentiment d’avoir été dans l’échec pendant tout ce temps, jamais elle ne se serait érigée en donneuse de leçon en matière de gouvernance et de transition démocratique. Après tout, les burkinabè ne l’ont pas attendue pour prendre en main leur destin.

"Chère UA, pourquoi appeler au calme maintenant alors que tu aurais pu appeler au respect constitutionnel hier?"

“Chère UA, pourquoi appeler au calme maintenant alors que tu aurais pu appeler au respect constitutionnel hier?”

On m’a alors rappelé ce passage de la bible où Jésus raconte la parabole des ouvriers de la 11ème heure. Elle relate l’histoire d’un propriétaire terrien qui engage des ouvriers pour travailler à sa vigne. A la 1ère heure il s’entend avec les premiers ouvriers sur le fait qu’ils travailleront toute la journée pour 1 denier. A la 3ème heure il va chercher d’autres ouvriers avec qui il s’entend sur le même salaire journalier, un denier. Il en fait de même à la 6ème, la 9ème et la 11ème heure. Au moment de payer les ouvriers il décide de commencer par les derniers qui reçoivent un denier. Les ouvriers qui ont commencé à la 1ère heure se disent alors qu’ils auront largement plus. A leur grande surprise, on leur donne le salaire sur lequel ils s’étaient entendus soit, un denier. Ils s’étaient simplement fait une mauvaise idée sur ce qui devait se passer. Ce fut un rappel salvateur ; une révélation foudroyante. Le problème ne vient pas de l’UA mais de nous. Plus précisément de notre perception de l’institution. Comme les ouvriers au champ depuis la 1ère heure, nous nous attendons à ce que l’ouvrier étant arrivé à la 11ème heure ait un traitement diffèrent du notre et que, par dessus tout, il ne nous donne pas des leçons sur la manière dont on pourrait améliorer la récolte.

Source : http://dw.de/p/18d8R

Source : http://dw.de/p/18d8R

Dans l’inconscient collectif africain, l’UA est imaginée comme une sorte d’institution qui viendrait à la rescousse des peuples pour résoudre multiples défis continentaux, surtout en matière de gouvernance. En ce sens, et pour aller de ma petite parabole, l’organisation est imaginée comme un médecin de famille dont la mission est de prévenir toute maladie grâce à une attention de chaque instant et à des visites régulières. Alors imaginez la surprise et le désarroi de ces mêmes personnes lorsqu’il y a une crise grave et qu’ils voient celui en qui ils avaient placé leur confiance. Celui qu’ils estimaient être à même de prévenir ce type de crises.

Voilà ce qui m’a emmené à comprendre que non, l’UA n’est pas un médecin généraliste mais plutôt un spécialiste de la réanimation voire même un médecin légiste. Il intervient en cas de situations désespérées et pour s’occuper de causes souvent déclarées perdues. C’est pourquoi il y a toujours une incompréhension lorsqu’on nous annonce la venue d’un médecin –nommé médiateur, envoyé spécial ou panel de haut niveau – alors que souvent, les carottes sont déjà cuites et servies.

On s’en prend alors au médecin en l’invectivant « Depuis tout ce temps où étais-tu ? », le médecin lui même ne comprend pas. Il est légiste, il est spécialiste de la réanimation. Le patient est à l’article de la mort ou vient de pousser son dernier souffle de vie. C’est à son tour de jouer sa partition, à son tour d’apporter sa contribution. Celle de constater, de trouver les causes et de préconiser des solutions pour l’avenir.

Le véritable problème c’est que nos Etats ne disposent que trop rarement d’un bon réseau de médecine préventive capable d’éviter les situations de fragilité à savoir un secteur public fort capable de créer un environnement fertile pour les parties prenantes de la nation et, un secteur privé dynamique capable de capitaliser sur cet environnement pour créer de la richesse de manière pérenne et inclusive. Il nous manque également une masse critique d’urgentistes de qualité, ils résident dans la pertinence de la société civile qui devrait être une force de propositions innovantes et un « chien de garde » redoutable.

Source :  Dr. Jack & Curtis

Source : Dr. Jack & Curtis

Finalement, le grand drame ce n’est pas tant l’inaction des organisations continentales puisque dans un système normal, elles ne sont qu’un maillon en bout de chaine. Le grand drame c’est la fuite des cerveaux vers ces institutions qui fait que l’Afrique est parmi les zones géographiques qui disposent d’une médecine légiste – organisations continentales – hautement qualifiée et compétente  alors que la médecine préventive – secteurs privé et public confondus – peine à trouver des professionnels du même calibre, en quantité suffisante. Tout compte fait, nous blâmons souvent l’UA pour nos propres insuffisances nationales. Nous plaçons de trop grands espoirs en elle en espérant qu’elle soit meilleure que nous. Toutefois, n’oublions pas que si en terme de personnel ces institutions attirent la fine fleur du continent, en terme de gouvernance elles sont à l’image des membres qui les composent.  Avec des pays performants, l’UA et les autres organisations continentales retrouveront leur juste place, celle d’institutions en mesure de prodiguer des recommandations sur des sujets de fond et non celle de gestionnaire la vie quotidienne de nos Etats.

Alors, comme nous avons besoin de tous les maillons de la chaine, Vive l’Union Africaine !

Boniface Duval

E-mail : [email protected] 

Twitter : @BonifaceDuval

Grand Angle : L’épisode précèdent

Comment la crise burkinabè m’a réconcilié avec l’Union africaine

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