A ma grande surprise, il ne lui a fallu que quelques heures pour répondre positivement à ma demande d’interview. En tout état de cause, cela me donna une première indication sur la personnalité de Cyrille Nkontchou, dirigeant du fonds d’investissement Enko Capital qui vaudra à terme 150 millions de dollars US. La rencontre eut lieu quelques semaines plus tard dans leurs bureaux situés en plein cœur du quartier d’affaires de Sandton, dans la banlieue huppée de Johannesburg.

Commençant par présenter son parcours, Cyrille Nkontchou rappelle que l’entreprenariat n’était pas une évidence puisqu’il estime être devenu entrepreneur « par la force des choses et par opportunité », comme l’atteste son parcours « académique qui généralement sécurise les possibilités d‘emploi ». Effectivement, pendant longtemps, ce diplômé de Science Po Paris semblait promis à une carrière dans la fonction publique à l’instar de son père, ancien haut fonctionnaire camerounais. Ce n’est qu’en dernière année qu’il choisira de se spécialiser en économie et en « business », n’ayant pas la flamme pour le secteur public. Toutefois, dans son esprit, cette filière était synonyme d’une carrière au sein de grandes entreprises internationales plutôt « que de se retrousser les manches et de commencer à zéro ».

C’est ainsi qu’il débute sa carrière en tant que consultant chez Andersen Consulting (aujourd’hui devenue Accenture). Une vingtaine d’années plus tard, il constate que c’était peut-être une erreur puisqu’il fit ce choix « par mimétisme », sans vraiment se demander si le conseil était ce qu’il souhaitait faire. « Tout le monde aspirait à aller là bas, c’était sexy. Donc j’y ai été car j’ai réussi les entretiens » dit-il naturellement. A posteriori, cette expérience lui a permis de se forger une opinion sur la réussite, estimant que « de manière générale, on a plus de chance de réussir dans la vie si on fait ce par quoi on est passionné », ainsi que sur les choix professionnels fait à un jeune âge affirmant que, « si vous avez le choix entre une offre attrayante et une offre qui vous passionne, choisissez l’offre qui vous passionne parce que sur le long terme cela compte plus que la satisfaction immédiate de dire qu’on a été recruté par telle entreprise ».

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Cyrille Nkontchou

Après 5 années passées chez le géant américain du conseil, Cyrille Nkontchou a deux certitudes : il veut faire de la finance et il veut travailler en relation avec l’Afrique. Lui qui a rejoint la France à 11 ans est passionné par le continent africain et les évènements survenus en Afrique du Sud dans la première moitié des années 1990 finissent par le convaincre que c’est le chemin à emprunter. Commence alors une période de réflexion sur la meilleure manière de concrétiser ses ambitions. Il traverse les difficultés liées au changement de carrière, dans un monde professionnel où « on a très peu de  cartouches. Voilà pourquoi il est important de faire les bons choix tôt. Les gens ne se rendent pas compte comment une fois qu’on est dans une filière il est très difficile d’en sortir ».

Sa porte de sortie sera une fois de plus une voie d’élite: Le Master of Business Administration (MBA) de la Harvard Business School. Cependant, comme pour de nombreux sujets, ne vous attendez pas à ce que Cyrille Nkontchou en fasse un objet de fierté ou de gloire personnelle. Il nous confie simplement qu’« on ne ressort pas d’un MBA plus intelligent qu’avant » et qu’il a apprécié l’opportunité offerte par cette filière de changer de carrière alors qu’autrement il lui aurait été très difficile « d’approcher une banque en disant : c’est bon, j’ai trouvé ma vocation!».

Le MBA en poche, il opte pour le département Afrique de la prestigieuse banque d’affaires Merryll Lynch. Il nous assure que ses motivations étaient aux antipodes de celles qui l’ont mené chez Andersen Consulting quelques années auparavant. « Pour le coup, travailler sur l’Afrique dans une Banque d’affaires américaine qui venait tout juste de s’y installer c’était pas sexy», fait-il remarquer en souriant. Cette fois, il sait ce qui l’intéresse et ne souhaite pas tenir compte de la tendance qui, sinon, l’aurait poussé à « faire des dérivés sophistiquées pour les pays développés ». En faisant ce choix il est également conscient que cela limiterait son potentiel de croissance au sein de l’institution puisque l’Afrique n’est pas le cœur de métier de la Banque d’affaires. Qu’importe, il ne prévoit pas d’y « rester indéfiniment ». Il conçoit cette expérience comme une « passerelle vers ce qui serait la prochaine étape », sans pour autant encore envisager de voler de ses propres ailes. Pour la première fois, il fait un métier qu’il aime dans un environnement qui lui plait. Il doit donc chercher des opportunités pour progresser dans le domaine de la finance en Afrique car le « but, c’est d’exceller dans ce qu’on fait ».

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Liquid Africa

Profitant de l’occasion que lui offre la bulle internet à la fin des années 1990 combinée à la fragmentation des marchés africains, il parvient à lever des fonds pour lancer une plateforme internet d’agrégation de données financières en Afrique. C’est la naissance de « Liquid Afrique » et de Cyrille Nkontchou, « l’entrepreneur prudent» ; qu’il oppose aux « entrepreneurs nés ». Selon lui, « l’entrepreneur né » se distingue dès le plus jeune âge, notamment à travers ses activités. « Il est toujours à la recherche d’une bonne affaire » tandis que l’entrepreneur prudent cherche plutôt une opportunité certaine, des garanties et veut s’assurer un filet de sauvetage avant de se lancer. En ce qui le concerne, « l’éducation était parfaite pour cela. Si j’arrêtais tout, j’aurais pu retrouver un travail ». Toutefois, la différence fondamentale il la voit dans l’attitude face au risque. « L’entrepreneur né n’a pas peur de tout vendre et poursuivre une idée de business parce qu’il ne voit que le potentiel. Personnellement je regardais les risques et je n’étais pas prêt à risquer mon niveau de vie et de confort. La levé de fonds m’a permis d’avoir une garantie supplémentaire ».

Malheureusement, il se rend rapidement compte que le marché africain n’est pas encore prêt pour ce type de services alors, quatre ans après le début de l’aventure il est contraint d’y mettre fin. Il vend la partie rentable à un grand groupe européen et rachète les parts de ses partenaires. C’est le début de la restructuration vers une entreprise classique d’intermédiation en finance et l’avènement de « très bonne années, particulièrement entre 2005 et 2007 ». Quand on lui demande ce qu’il a tiré de ces années « startup » et de la célèbre « Vallée de la mort » – période que traversent toutes les structures naissantes avant d’espérer devenir stables – il n’est pas homme à se morfondre. « Il est certain qu’on traverse des difficultés, mais ça forge le caractère et ça rend plus humble ». Il concède seulement qu’il « ne faut pas négliger l’impact de la marque institutionnelle. On peut vendre des produits en étant chez IBM puis croire que ce sera la même chose une fois à son compte alors que non. C’est beaucoup plus dur. Le regard et l’attitude des gens changent». Toutefois, il affirme qu’il n’y a pas de solutions miracles pour traverser la « Vallée de la mort » si ce n’est le travail, la « capacité à innover et à se remettre en cause ». En somme, la faculté de « se réinventer ».

Aujourd’hui Liquid Afrique se porte bien même si Cyrille Nkontchou nous avoue consacrer la majeure partie de son temps à gérer les investissements d’Enko Capital, né grâce aux profits générés par Liquid Afrique. Il a choisit de ne pas faire croître l’entreprise pour garder l’esprit startup, « le système de gestion est totalement transparent. Même si je suis l’actionnaire principal, je considère les employés de Liquid Afrique comme mes partenaires. Ils connaissent les résultats de l’entreprise et ce que cela signifie en terme de retombées dans leurs poches. C’est un mode de management que j’aime bien», conclut-il.

Alain Nkontchou, partenaire à Enko Capital

Alain Nkontchou, Associé à Enko Capital

En ouvrant Enko Capital avec son frère Alain, le cœur des activités s’est recentré vers l’investissement de capitaux dans des sociétés privées en bourse et à travers quelques participations directes. Il nous révèle que le développement d’Enko capital est prometteur à l’exemple de cette société ouest africaine spécialiste des produits phytosanitaires dans laquelle ils ont investie il y a quelques années et qui est maintenant leader du marché en Afrique de l’ouest.

Depuis cette année, Enko Capital a aussi vocation à accompagner les entreprises africaines vers une capitalisation boursière. Il estime que dans ce domaine, un grand travail de sensibilisation doit être effectué auprès des entreprises africaines qui ne « voient pas nécessairement les avantages à être coté en bourse ». Face au manque de dynamisme des marchés financiers africains il pense que l’Etat pourrait mettre en place des mesures incitatives pour les entreprises et s’assurer d’avoir un bon cadre réglementaire afin d’« éviter que les petits épargnants ne se fassent arnaquer par les sociétés. Un gendarme de la bourse doit s’assurer que les entreprises soient saines car  il suffit d’une ou deux mauvaises expériences » pour anéantir les efforts entrepris. L’Etat pourrait également montrer l’exemple en « introduisant en bourse certaines de ses pépites ou en cédant des parts dans des sociétés opérant dans des secteurs régulés comme les télécoms. Généralement, ça suffit pour enclencher la mécanique ». C’est le cas du Nigéria où la bourse est maintenant établit et où « l’entrepreneur le plus riche du pays a la plus part de ses entreprises cotées en bourse. Il ne le fait pas pour développer les marchés mais parce que c’est intéressant pour lui» dit-il de façon pratique. Néanmoins, il ne se  dérobe pas face aux responsabilités du secteur privé en affirmant que les opérateurs privés tels qu’Enko capital ont aussi leur rôle à jouer et doivent avoir une attitude volontariste. Il détaille en expliquant que d’ici 8 ans Enko Capital a pour objectif d’introduire 9 à 10 sociétés en bourse. Sur l’impact de son action il se montre là aussi extrêmement pragmatique. « Cela ne va pas changer la face des marchés financiers en Afrique mais on croit beaucoup au rôle d’exemple et de catalyseur sur certains marchés. Si ça marche on espère que d’autres sociétés vont se dire, pourquoi pas nous ? », analyse-t-il rationnellement.

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Elèves d’une école privée sud africaine

Il finit par nous parler d’une autre initiative qu’il a développée avec des étudiants du Massachussetts Institute of Technology (MIT) et qu’il a lancée récemment, Enko éducation. L’objectif est de créer un réseau d’écoles performantes pour former les enfants de la classe moyenne africaine en primaire et au secondaire avec au bout la présentation au Baccalauréat international. L’obtention de ce diplôme universel facilitera l’entrée de ces élèves dans des universités occidentales, « le problème de savoir quel est le niveau de l’éducation en Afrique ne se posera plus puisque ce sont des standards internationaux. Un 10 à Yaoundé vaut un 10 à Pékin ou à Stockholm ».

Sur les raisons qui l’ont poussé à intervenir dans le secteur social via une initiative commerciale, il nous explique qu’il se méfie des initiatives sans but lucratif car il a vu les ravages que cela fait, notamment dans le secteur agricole où « les dons venus de l’étranger ne poussent pas à innover et à développer ce secteur en Afrique ». Aussi, il ne voudrait pas dépendre de la volonté ou de la possibilité des donneurs pour pérenniser son initiative, assurant que « si les écoles font de l’argent c’est une garantie qu’elles seront encore là dans 100 ans ». Il dit aussi se consacrer à l’enseignement primaire et secondaire parce que « c’est là que tout se joue » et qu’après tout, « l’Afrique a plus besoin d’un grand nombre de bacheliers ayant eu une éducation de qualité que d’une infime élite de docteur », en Sciences humaines notamment. D’après lui, le secteur privé permet également d’offrir un complément à l’enseignement public et une flexibilité qui n’est pas forcement possible pour l’éducation nationale qu’il voit comme « un vaisseau amiral difficile à réformer ».

Pourtant, il est persuadé que des reformes structurelles sont nécessaires et qu’elles ne sont pas forcement liées aux crédits alloués à l’éducation national dans la mesure où « en moyenne les Etats africains dépensent 20% de leurs budgets dans l’éducation. On peut difficilement faire mieux ». Le changement profond auquel il rêve doit se faire dans la compréhension même du rôle de l’école et de la différence fondamentale entre « éducation et qualification ». Et de conclure en notant que « dans des économies ayant une croissance à 6-7% voire à deux chiffres, il ne devrait pas y avoir de problème de chômage. Le chômage en  Afrique nait de l’inadéquation entre la formation académique et les besoins réels de l’économie ». D’ailleurs, il travaille actuellement sur le développement de formations professionnelles. Il semblerait que l’entrepreneur prudent soit en train de se muer en entrepreneur hyperactif mais toujours avec cette marque de fabrique quasi académique : un travail méthodique, rationnel et minutieux.

Avant de nous quitter, il nous confia d’un air calme et pensif ; « vous savez, au début de sa carrière on ne pense qu’à accumuler le plus de richesse possible, mais, à partir d’un certain âge, on pense davantage à donner et à laisser un héritage immatériel ».

Finalement, qui a dit que le monde de la finance n’était peuplé que de requins ?

 

 

Propos recueillis et article rédigé par Boniface Duval

E-mail : [email protected] 

Twitter : @BonifaceDuval

 

Cyrille Nkontchou, l’as de la finance devenu entrepreneur sur le tas

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