L’Afrique, nous le savons, n’est ni un pays ni un espace culturellement homogène. Si nous prenons un malin plaisir à le rappeler au monde entier lorsque nous nous retrouvons face à une situation qui nous importune, nous sommes les premiers à souvent utiliser ce raccourci à de nombreuses reprises. Combien de fois avons nous prononcé ce genre de phrases par « vous savez en Afrique ça se passe comme ça… » voire même « nous les africains nous… ». Evidemment, les deux façons de généraliser l’Afrique ne s’expliquent pas de la même manière. Là où les peuples étrangers à l’Afrique sont dans une globalisation de l’inconnu, les peuples africains ont plutôt tendance à résumer l’Afrique à leur espace géographique. C’est si vrai que je ne vous conseille pas de demander à un togolais ce que lui inspire le Malawi ou à un sotho ce que peut bien représenter le Tchad dans l’inconscient collectif du Lesotho. Pour une grande majorité, à part le fait de savoir que les deux pays sont sur le même continent, et encore, le Malawi évoque autant à un togolais que le Kazakhstan ou la Finlande. Alors la semaine dernière lorsqu’un pays anglophone d’Afrique australe, la Zambie, fêtait le cinquantenaire de son indépendance, les festivités sont passées presqu’inaperçues dans les pays francophones. Pourtant, un évènement a écorné la semaine et mérite une attention particulière.

Alors que le pays célébrait ce moment marquant pour l’histoire d’une nation, un hôte de marque, Michael Sata, était absent. Michael Sata n’est nul autre que le Président de la République. Raison évoquée : M. le Président de la République était à l’étranger pour une visite médicale. Symboliquement, le timing ne pouvait pas être plus mauvais.

Evacuons immédiatement les accusations d’attaque personnelle et le sacro-saint principe qui voudrait qu’on ne tire pas sur une ambulance. Tout d’abord, il est certain qu’on ne peut pas se réjouir des problèmes de santé d’une personne. Aussi, je ne serai pas de ceux qui lui reprochent de se rendre à l’étranger pour se soigner. Il n’avait malheureusement pas d’autres choix.

Source : Gado - http://gadocartoons.com/cartoons/

Source : Gado – http://gadocartoons.com/cartoons/

Ceci étant dit, le symbole reste. Et il est terrible parce qu’il attaque notre fierté. Quel paradoxe entre la célébration d’une indépendance obtenue à la suite d’une lutte menée par le flamboyant Kenneth Kaunda – héro national et panafricain – et ce déficit de système de santé performant qui entraine une quasi dépendance sanitaire.

La Zambie a connu le pire de la colonisation faisant parti avec le Zimbabwe des territoires concédés par le Royaume-Uni à Cecil Rhodes pour former la Rhodésie. Après l’indépendance, ce pays a incarné la lutte contre la colonisation et l’apartheid. Les partis indépendantistes des pays tels que l’Angola, la Namibie ou le Mozambique ont toujours pu compter sur le régime de Kenneth Kaunda pour leur fournir une base arrière. Le parti sud-africain African National Congress (ANC) de Nelson Mandela a même transféré son siège à Lusaka, capitale de la Zambie, en 1969 après son expulsion de la Tanzanie. La Zambie a payé un lourd tribut à la lutte pour les indépendances en Afrique australe, c’est un pays qui inspire une grande fierté et représente un exemple vibrant de panafricanisme et d’unité africaine.

Pour toutes ces raisons, le cinquantenaire de l’indépendance de la Zambie était un moment attendu par de nombreuses personnes à travers le monde et à travers l’Afrique plus spécialement. Alors, lorsque nous fêtions les aspects les plus glorieux de l’histoire contemporaine africaine, cette visite médicale n’a fait que nous renvoyer devant les quelques manquements que nous connaissons jusqu’à ce jour. Le goût enivrant des festivités a immédiatement pris une aigreur à la limite du soutenable. La tentation de ne s’arrêter qu’à cet événement, de souligner les faiblesses gouvernementales et de généraliser ça à toute l’Afrique était grande, et beaucoup s’y sont adonnés sur les réseaux sociaux.

"Alors que la Zambie célèbre 50 ans d'indépendance vis à vis des britanniques, le Président reçoit des traitements médicaux de la part des britanniques" un des tweets qui a provoqué de vives réactions

“Alors que la Zambie célèbre 50 ans d’indépendance vis à vis des britanniques, le Président reçoit des traitements médicaux de la part des britanniques” un des tweets qui a provoqué de vives réactions

Fort heureusement, même si la déception est grande, le chemin que parcoure la Zambie depuis ce 24 octobre 1964 ne peut pas se résumer à cette image dévastatrice. Il y a de nombreuses choses positives qui peuvent être reconnues et mises en avant. Les deux principales à mon sens restent la stabilité du pays et les orientations en faveur d’une meilleure protection des ressources naturelles qui, sans être le domaine mis en avant régulièrement, est d’une extrême importance pour le développement rural.

Michael Sata, l'actuel président (à droite) serre la main à Rupiah Banda, le précédent président  (à gauche) Source : Lusaka Times

Michael Sata, l’actuel président (à droite) serre la main à Rupiah Banda, l’ancien président battu aux élections de 2011 (à gauche)                                                                               Source : Lusaka Times

En Afrique francophone il est d’usage de se référer au Sénégal pour illustrer la possibilité d’avoir une démocratie à l’Africaine. Tout comme le Sénégal, la Zambie est un pays qui n’a pas connu de coup d’Etat tout au long de son histoire post-indépendance tout en vivant des alternances paisibles. Après 27 ans au pouvoir, le père de l’indépendance a laissé sa place à un parti d’opposition suite à une défaite aux élections de 1991 lequel perdra des élections 20 ans et trois Présidents plus tard. Les zambiens disposent d’un véritable espace de libertés et d’expression publique. Gageons que cette situation soit le terreau fertile pour un développement durable du pays.

Dans un pays comme la Zambie qui détient une quantité inestimable de richesses naturelles, la préservation de ce trésor national est un impératif à long terme. Au-delà des richesses minières, il s’agit de préserver tout un écosystème qui est bénéfique non seulement au bien commun mais également aux populations rurales qui sont souvent reléguées au second plan dans les stratégies de développement. Avec leur code foncier particulier qui donne une place de choix aux populations locales notamment par l’intermédiaire des royaumes traditionnels, l’Etat cherche à établir un modèle d’aménagement du territoire qui serait décentralisé. Ce modèle qui marche bien jusqu’à présent est en passe de connaître un test grandeur nature, notamment avec la croissance de la ville de Lusaka qui s’étend et conquiert les terres traditionnelles. Comment vont se comporter les chefs traditionnels face à la pression foncière qui attirera les promoteurs ?

Tout comme l’ensemble des nations, la Zambie fait face à des défis importants. Il nous est si souvent facile de nous placer dans une position de spectateur et de jeter la pierre ; sans nous plonger dans une recherche et une analyse plus profonde ni même nous demander quel serait notre rôle dans l’amélioration de la situation car, l’indépendance ne promet pas un changement instantané mais le début d’une lutte pour concrétiser la vision nationale du progrès. De ce fait, l’effort doit être plus grand dans la recherche et la mise en œuvre d’actions qui témoignent que nous bâtissons aujourd’hui des lendemains meilleurs car, incontestablement, « l’ambition [de faire mieux] ne connaît pas de fin ».

Citation

“Ambition never comes to an end” | ” l’ambition ne connaît pas de fin” 

Kenneth Kaunda, premier Président de la République de Zambie 

Boniface Duval

E-mail : [email protected] 

Twitter : @BonifaceDuval

Grand Angle : L’épisode précèdent

Indépendance, le début d’un long chemin vers le progrès

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