6h40, le soleil se lève. La chaleur harassante m’a sorti de mon sommeil.  Comme tous les matins, je me lève difficilement. La journée sera longue comme toutes les autres. Mon boulot suffit à peine pour nourrir toutes les bouches de la maison, mais c’est mieux que rien, je mets un peu de coté quand je peux. Travail de misère, salaire de misère, pour une fois la corrélation est parfaitement linéaire.

13h30, mon cousin de Paris m’appelle, il a fait un petit western. On cause un peu, là-bas en France c’est l’hiver, le froid glacial lui transperce les os. Mais sinon, ça va tout va bien, la famille va bien.  Je prends un taxi et me rends directement à l’agence western la plus proche. J’en ressors les poches pleines, 400 000 FCFA en coupures de 10 000FCFA. Ah, mon cousin est efficace déh, l’argent là-bas ça  n’a pas  l’air compliqué comme ici.

21h, je bipe mon cousin, les unités coutent trop cher, les appels internationaux c’est trop. De toute façon,  de là-bas c’est facile de nous joindre. Je le remercie pour les sous, lui demande de me parler de la vie de là-bas, la vie de Paris. Il me dit que ça va, c’est bien, y’a les cinémas, y’a les filles, les restaurants classes, lui il ne va pas dans les maquis. Les habits, il y en a jusqu’à fatiguer. D’ailleurs notre cousin Sidibé rentre bientôt, il va lui donner des cadeaux pour toute la famille. Il pense à s’acheter une voiture, une Peugeot dernier modèle. Han ! Peugeot ? Mon cousin a les sous ! Je raccroche le téléphone après une heure de causerie, la tête remplie de ces images. La vie à Paris, c’est doux, tout le monde dit que c’est doux, j’en rêve, il faut que je parte. Il faut que j’arrive à partir. De meilleurs jours m’attendent là-bas.

Mercredi 23h, mon cousin arrive à l’aéroport. Toute la famille s’est apprêtée, a mis  ses plus beaux vêtements pour venir l’accueillir.  On l’aperçoit, il s’approche.  Tiré à quatre épingles, pointes lustrées, je pourrais me mirer dedans tellement ça brille, lunettes de soleil, on sent l’odeur du parfum de Paris arriver. Mon cousin quelle classe ! Il me sourit, me demande comment je vais. Il est quelque peu énervé : à la douane, on l’a un peu bousculé nous raconte-t-il. Sans compter qu’aux formalités de sécurité, il a du attendre plus de 20 minutes, il me regarde et me fait « Non mais ils ne savent pas qui je suis, je viens de Bondy ! »  Ah oui ! Ca s’est mon cousin, c’est quelqu’un là bas, il vient des quartiers huppés parisiens, oui oui il vient de Bondy ! Un peu de respect, mesdames et messieurs.

Une fois rentrés, nous nous  installons sur la terrasse  et nous discutons de sa vie là-bas. Je suis émerveillé, la vie là-bas semble plus simple, plus facile, tu peux devenir quelqu’un rapidement. Il me dit, «  Moussa laisse, je vais te faire venir ! Est-ce que c’est un problème pour moi ? Tu sais qui je suis, non ? A Paris tout le monde me connait, je suis quelqu’un ! On dit Monsieur Sidibé, toi aussi Moussa, laisse je vais te faire ça, vite fait, bien fait ! Je connais quelqu’un il veut des gens comme toi pour travailler dans sa société ! Attends, on m’appelle. » Il prend son téléphone, je l’observe la bouche ouverte… Han dernier téléphone à la mode, dernier iPhone, on dirait bijou même. Il raccroche et je me lève et lui dis ceci : «  Gars, moi aussi je veux vivre la vie de Paris là, gars il faut m’aider là ! »

Deux mois plus tard, je suis aux cotés de Sidibé, nous partons, mes économies ont servi à préparer le voyage. Visa en main, je vais prendre pour la première fois l’avion. J’embrasse toute la famille. Le cœur battant je tends mon passeport, je passe toutes les formalités et je m’assois enfin dans l’avion. Le décollage est imminent, et ma vie occidentale est sur le point de débuter.

Source : Plantu

Source : Plantu

La suite de l’histoire vous la connaissez surement. Tous les jours, des Moussa, veulent quitter leur pays par n’importe quel moyen pour aller vivre une vie meilleure ailleurs. Personne ne tente pas de les blâmer, ils n’ont pas forcément tord.  La pauvreté, le manque d’infrastructure scolaire et de formation professionnelle, le chômage, la corruption construisent la souffrance et le désarroi de tout un peuple. Les bonnes volontés se sont petit à petit éteintes, et l’espoir en de meilleurs lendemains s’amenuise de jour en jour. Triste constat : rien ne bouge, rien ne va.  La débrouillardise est le mot d’ordre pour la survie, avant le basculement dans la mendicité. Les maux touchant les sociétés africaines sont bien réels, et certains se battent de toutes leurs forces pour fournir un toit à leur famille et les nourrir, pour combler leurs besoins basiques.  Inutile de vous dresser un portrait de cette société car vous le connaissez que trop, chacun a sa théorie sur l’origine des maux qui la rongent et sur les solutions et les actions à prodiguer.

Vous les Sidibé ! Vous rentrez au pays pour les vacances et vous arrivez tout pimpant en criant haut et fort que la vie en occident est douce.  Vous faites miroiter à vos frères restés là bas, au pays, monts et merveilles. Alors que nous savons tous dans quelle misère, vous vivez.  Paris n’est pas doux, l’occident n’est pas doux. Ce sont des galères tous les jours ! Vous les Sidibé, si vous avez la chance d’avoir les papiers, ce n’est pas le cas de tous. Il ya quelque temps,  je me suis rendue à Strasbourg St-Denis pour me tresser, lieu incontournable parisien pour les coiffures et produits africains. J’ai discuté avec un des racoleurs, près du KFC, il était étudiant à Abidjan et est venu ici pour trouver mieux. Mieux ? Il  est ce que l’on qualifie de clandestin, d’immigrant illégal, il n’a pas de papiers, et son métier consiste à ramener le maximum de clientes au salon de coiffure auquel il est rattaché. Il les attend patiemment dans le froid hivernal, toute la journée et aborde tout ce qui se passe, en espérant augmenter son capital de commission par tête. Il doit endurer insultes, mépris de la part de mes sœurs africaines. Tout ça pourquoi ? Pour une vie meilleure ! Est-ce une vie, est-ce une vie digne ? Chez lui c’était un simple étudiant, ici c’est un clandestin obligé de faire un travail de misère, pour gagner sa croute.

Quitte ou double

Source : perlbal.hi-pi.com

Source : perlbal.hi-pi.com

Je vous ai décrit le meilleur cas d’immigration légale devenue illégale. Le pire, ce sont ces personnes qui se disent que quoi qu’il leur en coute, ils se rendront au loin-là bas, au-delà du Sahara, au-delà de la mer. Ils embarquent depuis le Maroc ou encore du Sénégal, de la Libye, dans des embarcations de fortunes dans l’espoir d’atteindre le littoral européen, promesse d’un futur meilleur. Certains arriveront jusque là, au péril de leur vie. D’autres ne verront jamais la terre promise, cette terre pour laquelle ils ont quitté famille et amis. Le sacrifice  en valait-il la peine ? La réponse est assurément NON ! Tant de vies sacrifiés, tant de  vies gâchées par votre faute, vous les Sidibé ! Vous n’avez pas le courage de leur dire : « La vie ici est plus misérable que chez nous. Ici tu n’es personne, ici tu es seul, ici tu n’es rien ! » Dites-leur la vérité sur vos conditions de vie, sur comment vous êtes traités. Dites-leur bien que l’argent que vous leur envoyez, vous le gagnez à la sueur de votre front, qu’il n’est point facile et que vous vous serrez la ceinture. Ne construisez pas des châteaux, alors qu’ils ne témoignent d’aucune réussite. Soyez transparents, découragez ceux qui souhaitent partir parce que tout sera plus facile, ou dites-leur juste la vérité.

Voici la fin de l’histoire :

 Après des années de galère, je réussis à réunir quelques sous pour rentrer rendre visite à la famille. J’ai pu obtenir des papiers mais ça m’a pris 10 longues années de clandestinité. J’ai vécu longtemps la boule au ventre, dans la peur de me faire contrôler par la Police. J’ai vécu de petits boulots à gauche à droite, pas ceux auxquels je pensais, pas ceux auxquels j’aspirais. Mais on s’y fait. Mes valises sont remplies de cadeaux pour toute la famille.

23h, je viens de récupérer ma valise, tiré à quatre épingles, pointes lustrées, lunettes de soleil style aviateur. Tchiiiiiiiiip, la douane aime déranger les gens, hein ! Mais ils me prennent pour qui,  ils savent qui je suis ?je viens de Sarcelle moi !  Mon cousin Souley de 24 ans me regarde les yeux scintillant…Paris n’est pas loin. 

Par Haria à Paris,France

Le Paradis occidental

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