15 000 milliards de dollars US. Ce chiffre vertigineux représente la somme des actifs sous gestion des fonds de pension à travers le monde. Autrement dit la valeur économique des possessions de ces fonds. A titre de  comparaison, le Produit intérieur brut (PIB) – la somme des richesses créées par un pays – des Etats-Unis en 2013 représentait environ 16 700 milliards de dollars US et celui de la Chine, deuxième puissance économique mondiale, émargeait à un peu plus de 9 000 milliards de dollars US.

Au premier abord, peu de choses peuvent lier ces fonds à l’Afrique. L’utilité d’abord. Un fonds de pension n’est ni plus ni moins qu’une entreprise à laquelle des travailleurs versent une partie de leur salaire pour se constituer une épargne qui va leur servir lors de la retraite. L’entreprise a alors pour mission de faire fructifier l’argent qui lui a été confié pour que ses membres puissent bénéficier de la meilleure épargne possible, une fois leurs vieux jours venus. Cette façon de se constituer une retraite qu’on appelle le système « par capitalisation » en opposition au système dit « par répartition » dans lequel les travailleurs financent la retraite des seniors. Le système  de retraite par capitalisation étant axé sur les capacités individuelles à s’assurer un revenu pour la retraite, la pression est constante sur les gestionnaires des fonds pour qu’ils accroissent les profits de leurs membres.

New York Stock Exchange

New York Stock Exchange

L’origine de ces fonds les éloigne également de l’Afrique. Mis à part le fonds  de pension des employés du gouvernement sud-africain (« Government Employees Pension Fund ») possédant une valeur de 118 milliards de dollars US, l’Afrique ne compte aucun membre dans la liste des 300 principaux fonds de pension. Ces derniers se concentrent globalement entre les trois zones économiques les plus importantes à savoir l’Amérique du nord (41,4%) l’Europe (29,5%) et l’Asie (24,7%). Les raisons principales à cela sont plutôt simple. La majorité des fonds de pension sont constitués des cotisations pour la retraite des fonctionnaires, s’en suivent les fonds souverains, à savoir des fonds dont un Etat est propriétaire. Ces deux formes représentent près de 70% des 300 premiers fonds de pension.  Aujourd’hui, à l’exception de l’Afrique du sud, rares sont les pays africains disposant des ressources publiques et privées pour créer un fonds de pension d’une dimension mondiale.

Finalement, le type d’investissement pourrait également faire penser que les fonds de pension n’ont aucun lien notable avec l’Afrique. L’analyse faite par Towers Watson nous révèle que plus de 80% des ressources que détiennent les fonds de pension servent à prêter aux Etats à travers les bonds du trésor et à investir dans les entreprises du secteur privé via les « Private equity ». Dans les deux cas, aux vues des sommes en gestion, l’Afrique ne représente qu’une débouchée marginale pour les plus grands fonds de pension.

Toutefois, au delà de ces chiffres, un domaine d’investissement ramène inexorablement à l’Afrique. Historiquement, certains fonds placent leurs ressources dans les matières premières. Cela comprend aussi bien des minerais tels que l’or ou le pétrole que des produits agricoles comme le café et le thé en passant par l’élevage dont la « valeur refuge » est le porc. Leurs investissements à travers des fonds spécialisés en placements alternatifs sont souvent considérés comme spéculatifs et ont, depuis longtemps, été dénoncé par les ONG œuvrant dans le domaine de l’agriculture. En juillet 2014, les deux principaux fonds spécialisés dans les matières premières géraient un total de 78 milliards de dollars soit plus que les PIB de la Côte d’ivoire (1ère économie de l’Union monétaire ouest africaine), du Cameroun (1ère économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) et de la Tanzanie (2ème économie de la Communauté d’Afrique de l ‘est)… réunis. Il est alors aisé de saisir le poids que peuvent avoir ce type d’institutions sur le cours des matières premières et, par ricoché, sur l’économie de certains pays africains fortement dépendants des revenus générés par la vente de leurs richesses naturelles.

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Source: Glez

Depuis la crise financière de 2007, un autre danger se profile pour les Etats du sud et plus particulièrement ceux de l’Afrique. Face à la chute des marchés bancaires et immobiliers en Amérique du nord et en Europe, les fonds de pension ont accru leur présence dans un domaine hautement critique : la possession de terre arable.

La situation a commencé à inquiéter depuis 2010 lorsque la presse a révélé qu’entre 5 et 15 milliards de dollars serviraient à acquérir des terres agricoles à travers le monde. Les mêmes media précisant qu’en 2015 les chiffres auraient doublés portant le total des sommes investies entre 10 et 30 milliards de dollars. Il y a quelques années, l’ONG Grain qui soutient la lutte des paysans et des mouvements sociaux pour renforcer le contrôle des communautés sur des systèmes alimentaires fondés sur la biodiversité résumait parfaitement l’intérêt des fonds de pension dans l’achat de terres agricoles. D’une manière concise, ils décrivaient le phénomène en ces mots « Les pensions […] ont été durement affectées par la récente crise financière, en particulier dans les pays occidentaux. Pour cette raison, les fonds de prévoyance et les gestionnaires de régimes de retraite cherchent à reconstruire des holdings à long terme pour leurs clients. Les terres agricoles sont pour eux une proposition extrêmement attractive. Ils voient dans ces terres ce qu’ils appellent de bons « fondamentaux » : un modèle économique d’offre et de demande clair, qui dans le cas présent, dépend d’une population mondiale croissante qui a besoin d’être nourrie, alors que les ressources nécessaires pour ce faire sont limitées. Les gestionnaires de ces fonds voient des prix fonciers relativement bas dans des pays comme l’Australie, le Soudan, l’Uruguay, la Russie, la Zambie ou le Brésil. Ils constatent que ces prix suivent le rythme de l’inflation (et – chose importante – celui des salaires) mais pas celui des produits de base de leurs portefeuilles d’investissement, ce qui leur fournit un flot de revenus diversifié. Ils aperçoivent des bénéfices à long terme dans la hausse de la valeur des terres agricoles et le flux de trésorerie qui proviendra entre temps de la vente des récoltes, des troupeaux de vaches ou de la production de viande. Si vous aviez en main de l’argent qui doit être payé aux travailleurs dans 30 ans, vous aussi vous verriez la logique. » Depuis, de nombreux rapports et articles ont mis sous le feux des projecteurs cette politique d’accaparement des terres de la part des fonds de pension, l’un des plus marquant reste le rapport « Parier sur l’agriculture mondiale » du think tank californien Oakland Institue. Parut en 2012 il apostrophait les américains en leur demandant directement « Savez-vous ce que votre fond de pension fait en Afrique ? ».

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Source : Fiami

Et nous Africains, savons-nous ce que leurs fonds de pension font en Afrique ? Force est de constater que nous ne le savons que très peu et que la question n’est pas au centre des nombreux sujets brulants qui préoccupent les citoyens et les décideurs du continent. Pourtant, dans un rapport de la Banque mondiale publié en 2010 l’estimation des terres accaparées était de 46 millions d’hectares dont plus de 30 millions en Afrique ce qui représente environ la superficie de la Côte d’ivoire. Quand on sait que la terre est l’une des sources les plus fréquentes de conflits dans le monde on peut facilement se rendre compte du danger que représente cette menace, surtout dans les Etats fragiles. Quid de la sécurité alimentaire, quid du développement local, quid du droit foncier ? Les questions connexes sont nombreuses et il est grand temps que nous puissions prendre le problème à bras le corps. Bien que le problème semble immense, les éléments de réponse sont assez rudimentaires. Ainsi, deux préalables peuvent cadrer les pratiques des fonds de pension. En plus de définir une réglementation claire sur l’utilisation des terres que doivent respecter les fonds afin d’éviter toute spéculation, les Etats pourraient être transparent sur les différents contrats signés avec ces institutions. Cela permettrait un suivi et un contrôle des obligations indiquées dans les différents documents légaux (baux emphytéotiques principalement).  Sans cette vigilance de tous les instants, il semblerait que l’histoire ne soit condamné à se répéter tant il y a un risque d’être dépossédé de notre bien le plus précieux, notre terre.

Citation

« Quand les missionnaires sont venus, nous avions la terre et ils avaient la bible. Ils nous ont appris à prier avec nos yeux fermés. Quand nous les avons ouvert, ils avaient nos terres, et nous avions leur bible. »

Jomo Kenyatta, premier président Kenyan

Boniface Duval

E-mail : [email protected] 

Twitter : @BonifaceDuval

 

 

Grand Angle : L’épisode précèdent

Les fonds de pension à l’assaut de l’Afrique

1 Comment

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  • Francois-xavier Sebatasi

    ce qu'a dit JK est vrai mais les temps ont change et ce n'est plus d'actualite; ce qui est actuel est que le capital mondialise (DONT LES FONDS DE PENSION) prend tout y compris la Bible! (voir par ex la multitude d'eglises qui poussent comme des champignons notemment en afrique!)