“Je me souviens d’un rêve, je me souviens d’un banc, je me souviens du ciel, je me souviens des chants, des parfums du matin, des sourires des enfants…ah, la rentrée !

Cela va faire longtemps que je fais ce métier, pourtant je ne m’y habitue toujours pas. Déjà 10 ans que  je me coltine les mêmes rituels.
10 longs printemps que j’attends ma mutation, pourtant je suis toujours là.

Moi aussi j’ai été jeune et insouciant, ambitieux et souriant, effronté mais conciliant…  mois après mois, année après année, le temps s’est chargé de me faire la leçon : on ne fait pas toujours ce que l’on veut dans la vie.

Moi c’est M, 32 kilometres au compteur, dont 2X5 bornes passées à enseigner.

Allez pas croire que je l’ai fait par amour, ou même qu’il ait été une fois question, de ce prétendu appel à vocation… d’abord j’ai fait ça pour joindre les 2 bouts, parer au plus pressé à la mort de papa: envoyer mes cadets à l’école et aider maman à trouver quelque chose à mettre sur le feu… puis, comment dire?  Je n’ai plus eu le choix.

Le choix, c’est pour les riches, et je ne le suis pas devenu.

Vous connaissez le dicton j’imagine, la main qui donne, ordonne.

Evidemment, lorsque devenu le principal “sponsor” de la famille, j’en suis aussi devenu le chef de famille.

Atango n’a pas assez pour paier la dot de sa copine, c’est moi. Micheline veut faire baptiser son enfant, c’est moi. On a coupé l’eau, le cableur du quartier réclame son dû, Francine est hospitalisée… c’est encore moi que l’on vient voir. Je vous jure, parfois j’envie les occidentaux, ils n’ont pas tous ces problèmes là, vraiment!

“Tu es mon frère et puis quoi ? C’est moi qui t’ai accouché ? Chacun ses problèmes”En attendant le jour où je pourrai tous les envoyer balader, je n’ai guère le choix, faut que je travaille. Le boulot en lui même ça va. Chaque année c’est la même rengaine, donc ça va. Je sors mon manuel, je lis et j’applique les consignes. Je fais travailler les enfants, punis les médiocres et récompense  les plus brillants.

Dis comme cela, ça parait simple, mais bon au Pays, rien ne l’est plus vraiment … plus depuis la crise et la dévaluation. Nos salaires à nous fonctionnaires, arrêtés par un décret de 1982, au lieu de s’arrimer aux réalités actuelles, ont été diminués de moitié.

Auteur: Radje

Auteur: Radje

Forcément, la nature a horreur du vide, et là où on a perdu de l’argent, il a fallu innover pour en “créer”.
Un vieux proverbe bantou nous l’a dit, la chèvre broute où elle est attachée… pour ma part, j’ai fait comme les autres.

En gros, les “enfants de..”, je convaincs leurs parents de me prendre comme répétiteur, et pour mieux les convaincre je n’hésite pas a mal noter. A d’autres, je vends les places de devant, histoire que leur enfant ne soit pas distrait en restant au fond de la classe… là bas, vous êtes surs d’échouer. Quand c’est vraiment chaud sur moi, je peux même carrément vous vendre des notes.

Je suis pas très fier de celà, mais bon, vous auriez fait quoi vous a ma place ? Le directeur de l’école, lui ne fait pas mieux. Sa logique, faire du fric.
100,120 eleves par classe, et vous voulez qu’on en fasse des génies peut être … Oui, j’aime les enfants, sans doute je les préfère riches, mais j’ai aussi de la sympathie pour les plus pauvres.

Tenez par exemple ce petit jeune qui a perdu ses parents et qui n’a personne pour paier sa scolarité.
Il est venu me voir justement, pour que je lui permette d’assister aux cours à l’insu du directeur.

D’accord le petit Luc, n’a pas la vie facile, et bien sur que je suis sensible au fait qu’il n’ait pas toujours de quoi se nourrir à la récré… mais bon, à l’écouter, je ne risque rien à lui dire “oui”. Je joue ma place pourtant. Alors, j’y gagne quoi moi ?Croyez-moi, l’argent c’est comme une drogue et vous le savez, quand on y a gouté, c’est difficile de faire sans.

Pour ma part, je veux bien faire comme le disent nos politiciens, preuve de patriotisme, rendre à la patrie ce qu’elle m’a donné… justement parlons en une minute, elle m’a donné quoi la patrie ? Elle etait où quand papa se saoulait à bon marché et que nous crevions la dalle ?
Quand maman allait sous le soleil, son plateau de beignets sur la tête ? J’ai jamais aimé ce pays et j’ai pas demandé à y naitre. Ils se moquent de qui nos politiciens hin ? Ils envoient leurs enfants étudier et se soigner en Europe, et nous disent qu’il fait bon vivre ici.

Moi je le dis, je n’aime rien ici, ni la couleur délavée de notre ciel, ni la terre rouge salissante, et encore moins les sombres créatures qui s’y promènent.

Et puis, c’est quoi ce pays où il faut passer les 50 ans, avoir les cheveux blancs pour être considéré ? …

Pour l’heure, il va être 7h30 et je ne vais pas tarder à commencer mon premier cours de l’année. Trêve de bavardages donc, et retour à ma réalité. J’ai besoin d’argent, ma femme est enceinte, le loyer n’est pas paié, et pour finir, je veux me tirer de ce pays… conclusion, ce n’est surement pas en me montrant génereux que tout celà se fera: l’europe ça se prépare.

Tandis que la marmaille d’enfants regagne ma classe, le petit Luc lui est toujours là en  face de moi, le regard inquiet.  Voir un gamin en détresse, sérieux celà m’a toujours révolté,  je m’en vais donc lui proposer une solution à son problème : “Trop parler donne soif et c’est pas que je ne me plais pas en ta compagnie, mais mon petit, le temps c’est de l’argent, donc …parle bien”.

Pour Huza.org, Mathurin Money*”

 

*tiré de faits réels

Moi Mathurin, maître d’école

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