Que veux-tu devenir quand tu seras grand ?

Je ne sais pas pour vous, mais cette question a hanté mon enfance. On me l’a posée un nombre incalculable de fois. Et j’y ai répondu par un nombre incalculable de réponses toutes différentes. Mais si je devais retourner 15 ou 20 ans en arrière, je pense que j’ai trouvé LA réponse exacte que je donnerai à cette question : « Quand je serai grand, je veux être « père de la nation ».

Trois « pères de la nation »

14 octobre 2007. Il est presque 13 heures. C’est la première fois que je mets les pieds à Tunis. Trois choses attirent sur le coup mon attention. Premièrement, une population extrêmement impressionnante de chats. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les formes, partout. Ils n’auraient pas tenu longtemps ces matous face à l’appétit des jeunes de mon quartier à Lomé. Ensuite, des drapeaux accrochés partout, colorant le paysage de rouge et de blanc. Enfin, le portrait du « Père de la nation », celui dont on peut enfin prononcer le nom depuis un 14 janvier 2011, Zine el Abidine Ben Ali. Plus visible que les chats et les drapeaux, on le retrouve partout. Dans la rue, dans les ministères, dans les hôpitaux, dans les kiosques à tabac, dans les épiceries. Mais vraiment partout.  Je suis assez surpris, c’est vrai. Mais pas tant que ça… Car je viens aussi d’un pays au « père de la nation » pas moins illustre que celui des Tunisiens. Au total 38 ans au pouvoir, quand même ! Ce n’est pas n’importe qui. Comme tous les « pères de la nation » celui du Togo a aussi son portrait partout. A l’arrivée comme au départ de l’aéroport. Pour vous rappeler qu’il est l’alpha et l’oméga. D’ailleurs,  comme tout « père de la nation »qui se respecte, l’aéroport, une pléiade de ruelles, d’avenues et de monuments portant son nom. On voit son portrait sur des t-shirts en tout genre et sur des pagnes à sa gloire.

Il serait malpoli de ma part de ne pas mentionner le « père de la nation » qui m’offre l’hospitalité depuis maintenant un an.  Le Sage, affable et illustre « médiateur de tous les conflits ». Sa longue carrière en tant que « père de la nation » fait de lui le doyen des « pères de la nation » de la sous-région. Il est discret, mais détrompez-vous, pas invisible. Pour preuve, mercredi dernier, je l’ai croisé trois fois en moins d’une heure, en allant faire quelques achats dans une supérette des 1 200 logements. Une fois à l’entrée de la supérette sur le T-shirt d’un jeune homme, une seconde fois à l’intérieur de l’échoppe, sur le pagne d’une vendeuse, et enfin à la sortie, juste au-dessus de la caissière. Il me fixait avec un air menaçant, comme pour me dire « Jeune ! Ne tente même pas de sortir avec un article sans payer. Je vois tout ! ».

Voilà ! Comment ces trois « pères de la nation » ne donneraient-ils pas envie d’être comme eux et de suivre leur parcours ?

Mon « père de la nation», que son âme repose en paix ! Crédit: AfriScoop

Mon « père de la nation», que son âme repose en paix !
Crédit: AfriScoop

 

Les avantages d’être « père de la nation »

Il faut que je vous fasse comprendre quelque chose clairement avant de poursuivre: un « père de la nation » n’est pas un président de la République. Pour des raisons évidentes de bon sens et de logique. On choisit (élit) un président, mais un père ça ne se choisit pas (venez me démontrer le contraire si vous le pouvez!), ça s’accepte. Un président a un mandat limité dans le temps, mais on est père à vie. D’ailleurs, même quand on est mort, on reste père. Vous me demandez encore les avantages d’être « père de la nation» ? Trouvez-moi un autre métier où j’aurai comme avantages de voir mon portrait dans tous les recoins de la nation, jusqu’aux tables de chevet des chambres d’enfants, où mon nom apparaîtra plus de fois dans les discours des ministres que les signes de ponctuation, où il aura au moins une rue et un monument à mon nom dans tous les hameaux de la nation. Proposez-moi cet emploi avec un CDI qui ne connaît de retraite que la mort, et je suis votre homme !

Sept « pères de la nation » pour chaque pays en Afrique ?

Ne me demandez pas comment on devient « père de la nation », quelles études il faut faire, etc. Je n’en sais rien. Je pourrais être tenté de vous dire qu’il faut proclamer l’indépendance d’une nation pour en devenir le père. Mais ni mon « père  de la nation » à moi, ni le « père  de la nation »qui m’accueille n’ont apporté l’indépendance à leur pays. Je pourrais aussi vous dire que le métier requiert un passage dans l’armée. Mais vous ne m’aurez pas! Je ne rentre pas dans ce débat. Honnêtement, je ne sais d’ailleurs pas qui a inventé ce terme de « père  de la nation », ni pourquoi il l’a fait. A mon avis, une nation a besoin de tout sauf d’un père. Bref…

Cette semaine, je suis tombé sur cet article (en anglais) qui m’a donné des idées. En Suisse, le chef de l’Etat, ce n’est pas une personne, mais un Conseil constitué de sept personnes ! De manière rotative, un membre du Conseil devient président de la Confédération pour une période d’un an. Mais même en tant que président de la Confédération, il n’a aucun pouvoir seul, sans le reste du conseil. Si ce modèle était reproduit en Afrique, cela veut dire que beaucoup de pays africains auraient sept « pères  de la nation ». Ou mieux, aucun président n’aurait eu le temps de se métamorphoser miraculeusement en « père  de la nation » (et on ne s’en porterait que mieux, croyez-moi!). Car sur la voie qui mène un simple président ou un simple putschiste à devenir « père de la nation », il y a le culte de la personnalité et l’autocratie que le modèle suisse ne permettrait pas de se développer. Il faudrait qu’on y songe sérieusement, à ce modèle de gouvernement suisse, en Afrique.

Bon, retour à la réalité, assez rêvé! Nos « pères de la nation » ne sont pas prêts à lâcher leur « paternité », même pour tout l’or du monde. Alors, moi non plus, je tiens dur comme fer à mon rêve de gosse :« Quand je serai grand, je serai « père de la nation » !

KA.

 

Quand je serai grand, je serai « père de la nation »

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