Après l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana, le Sénégal ou le Maroc, c’est au tour du Rwanda de céder aux sirènes des marchés financiers.

En pleine crise des dettes souveraines dans les pays de l’ouest, qu’est ce qui pousse nos dirigeants à suivre la voie de l’endettement?  Gros plan sur le premier emprunt obligataire de la République du Rwanda qui, bien qu’étant singulier, répond à des problématiques qui se retrouvent dans de nombreux pays africains.

Un emprunt obligataire, pourquoi? Comment?

Depuis une dizaine d’années, le Rwanda est souvent cité comme un modèle de développement en Afrique. Les institutions internationales financières (FMI, Banque Mondiale, Banque Africaine de Développement…) et autres bailleurs de fonds internationaux mettent principalement en avant sa forte croissance – plus de 8% entre 2003 et 2011 d’après la Banque Mondiale –  et son usage efficace de la manne financière provenant de l’aide – 3ème pays africain le moins corrompu, 49ème mondial en 2011 d’après Transparency International-.

Cette bonne réputation lui assure des prêts importants et un traitement privilégié de la part de ces mêmes acteurs économiques internationaux. C’est ainsi qu’en 2005 le club de Paris – un groupe informel de pays créanciers – a annulé 100% de ses créances rwandaises soit 100 millions de dollars. C’est aussi sur ces mêmes fondements qu’environ 35% du budget 2012-2013 – environ 770 millions de dollars – est financé par des contributions externes.

Dernièrement, le gouvernement rwandais était en passe de réussir sa stratégie. Celle ci consistait à rendre le budget national de moins en moins tributaire des ressources externes en profitant de l’aide internationale pour réaliser des investissements structurels afin de dynamiser la croissance et d’accroître les sources de revenus internes pour l’Etat.

Néanmoins, le rapport des Nations Unies sur le possible soutien du Rwanda à la rébellion dans l’est de la République Démocratique du Congo a changé la donne. En effet, sous la pression internationale, de nombreux pays ont suspendu le financement du Rwanda. L’effet sur la réalisation des grands projets fut immédiat. Le «Kigali Convention Center» qui devait être inauguré courant 2012 a pris un coup d’arrêt. Il en va de même pour certains projets de développement urbain présent dans le «Kigali Master Plan». Tous ces retards étant préjudiciable en terme d’image mais également financièrement, le gouvernement rwandais fut dans l’obligation de trouver un moyen de financement.

Le «Agaciro fund» – fond de développement financé par les ressortissants rwandais – nait de cet impératif. Toutefois, il s’agit plus d’un outil de communication que d’un outil de planification stratégique. Effectivement, un Etat ne peut compter sur ses ressortissants pour s’acquitter de leur devoir fiscal et, en sus, participer à un système certes patriotique mais qui peut être perçu comme une double imposition. Le fait de recourir au marché financier est plus conforme aux standards étatiques habituels d’autant plus que le Rwanda bénéficie d’une bonne réputation économique.

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Voilà que le Rwanda se lance dans la grande aventure de financement par le marché. Pour cela deux banques – BNP Paribas et Citibank- sont mandatées, elle conduiront l’opération. Pour sa part, le Rwanda annonce émettre des bons à échéance 10 ans et d’une valeur totale de 400 millions de dollars US. Les agences de notation Standard and Poor’s et Fitch donnent la note de B avec une perspective stable à la dette rwandaise ce qui fait d’elle un placement spéculatif.  Les officiels rwandais, le gouverneur de la Banque Nationale du Rwanda et le ministre de l’économie et des finances en tête, se transforment en commerciaux et font la promotion de l’événement. Des investisseurs sont rencontrés aux quatre coins du globe. Boston, Frankfurt, London, Los Angeles, Munich, Hong Kong, New York et Singapore sont cités par le ministère de l’économie et des finances.

L’emprunt obligataire, une réussite et après?

Le gouvernement rwandais voulait recueillir 400 millions de dollars US, le marché était prêt à lui en donner 3,5 milliards soit plus de 50% du PIB national. Les experts prédisaient un taux d’intérêt entre 6,875 et 7%, le gouvernement rwandais a obtenu 6,625%. Le succès est total.

Avec ces fonds, le gouvernement annonce que 80 millions vont refinancer la dette commerciale de RwandAir, 120 millions payeront la dette due pour le «Kigali Convention Center», 150 millions serviront à terminer la construction de ce même centre alors que 50 millions participeront à la construction d’une centrale hydro-électrique d’une capacité de 28 magawatts sur la rivière Nyabarongo.

Ce qui est inquiétant avec cet emprunt c’est que 50% de son montant va servir à payer des dettes. Nul besoin d’être un expert en finances publiques pour voir le système périlleux qui risque de s’installer lorsque qu’un Etat s’endette pour se désendetter. Bien que le niveau de la dette publique rwandaise – 22% avant l’emprunt obligataire – n’ait pas atteint un seuil alarmant, la relative facilité à récolter des fonds via les marchés financiers pourrait devenir un engrenage dangereux pour un pays en pleine construction économique.

Aussi ce qui parait dommageable c’est de voir que l’investissement le plus pertinent est celui doté de la plus faible participation financière. Quand on sait que le Rwanda à une balance commerciale négative et que cela provient en partie de sa dépendance au pétrole, première source d’alimentation des centrales électriques, toute initiative visant à accroitre l’usage des ressources propres ne peut qu’être saluée. Pourquoi ne pas multiplier ces initiatives étant donné qu’un bon emprunt est celui qui prépare l’avenir? Compte tenu des besoins du Rwanda en terme d’infrastructures primaires, quel est le lien entre ces dernières et l’emprunt?

M. Gatete, ministre de l’économie et des finances, a déjà annoncé que le Rwanda se réserve le droit de retourner sur les marchés financiers lorsqu’il y aura d’autres projets qui le nécessitent. Après le gout délicieux d’un succès retentissant, gare à l’arrière gout qui risque d’être amère tant cet emprunt semble remplacer un mal par un autre.

Boniface Duval

E-mail : [email protected]

Twitter : @BonifaceDuval

 

Grand Angle : L’épisode précèdent

Quand les Etats africains cèdent aux sirènes des marchés financiers

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