Depuis quelques temps il ne passe pas un mois sans que les media africains ne nous parlent du phénomène des jeunes de la diaspora retournant en Afrique ; beaucoup pour rejoindre leur pays d’origine, une poignée choisissant l’expatriation vers un autre pays du continent. Tous croient fortement aux opportunités qu’offre l’Afrique. Le continent serait devenu la nouvelle « terre de jeu » pour ses fils et ses filles jadis vivant en occident et qui espèrent aujourd’hui s’y réaliser. Rencontre inattendue avec quatre garçons qui ont tenté l’aventure.

Ils ont entre 25 et 35 ans et ont quitté des capitales occidentales pour tenter d’accomplir leurs rêves en Afrique. Ils viennent de Paris, Bruxelles, Londres ou Chicago pour vivre ce qu’ils estiment être la « grande aventure du XXIème siècle ». Certains ont même quitté des situations plutôt confortables. Ils étaient architectes, ingénieurs en informatique ou jeunes diplômés et ont tourné le dos à la vie rangée qui leur semblait promise. En cela, ils ressemblent à tant d’autres jeunes de la diaspora de retour en Afrique. Leur particularité, c’est qu’ils tentent leur aventure dans un pays africain qui n’est pas le leur ; « en ce qui me concerne, l’Afrique n’a pas de frontières » confesse l’un d’entre eux. Ce qui leur importe ce sont les opportunités et les perspectives d’avenir de leur nouveau pays d’accueil. La deuxième spécificité réside dans le fait qu’en changeant de vie, ils ont changé de carrière pour se lancer dans l’aventure entrepreneuriale.

A peine quelques minutes en leur présence et on se rend bien compte que ces quatre garçons, venant de divers horizons, tiennent le même discours optimiste et ont assurément un état d’esprit conquérant. En échangeant avec eux, il transparait de l’excitation et de la détermination. Excitation car ils ont tous l’impression qu’il n’y a presque aucune limite à la croissance de leurs activités tout comme il n’y en a pas en ce qui concerne leur sentiment d’accomplissement personnel. Détermination car, conscient des nombreux défis qui se présentent à eux, ils ne sont absolument pas prêts à abandonner l’aventure même si, de leur propre aveux, « certains jours sont très durs. »

Les raisons pour lesquelles les jeunes de la diaspora rentrent ont été traitées en profondeur depuis près de deux ans. Tous les récits témoignent de deux motivations principales ; une forte volonté d’être dans un environnement où il est possible d’apporter une valeur ajoutée notable et, bien sûr, le fait de participer au renouveau du continent. Alors, ce qui m’a le plus intéressé est d’avoir un retour sur les changements que cette décision a provoqués dans leurs vies. Quoi qu’on en dise, une expérience en dehors de l’Afrique, quelle qu’en soit la durée, change la personnalité et quand on revient rien n’est plus pareil. Quel a été l’impact d’une telle décision sur leur vie ?

La famille Kapaya. Source: The Guardian

Les Kapaya, une famille de la classe moyenne en Afrique
Source: The Guardian

En guise de préambule le plus jeune des quatre me dit qu’« évidement le retour ne s’est pas fait sans heurts et, sans conteste, le plus marquant ce sont les changements qu’il y a eu dans les relations humaines ».

Le plus âgé d’entre eux prit le relai et me confia qu’il lui a fallu près de 5 ans pour qu’il se décide d’installer sa famille qui, entre temps, était restée en occident. « ça n’a pas toujours été facile, surtout pour mon épouse qui avait ses habitudes. Nous avons dû nous réinventer un mode de vie ». Un autre emboite le pas en assurant que le plus dur c’est de convaincre sa moitié d’abandonner sa vie paisible et plaisante en occident pour revenir vivre en Afrique, « elle repense immédiatement aux sachets et à la poussière » dit-il en souriant. La difficulté augmente lorsqu’on lui parle d’un pays dans lequel elle n’a jamais mis les pieds « les problèmes de la langue, de la culture et surtout de son activité se posent ». Il faut donc prendre le temps pour rassurer et trouver des compromis.

Toutefois, tout ne se passe pas toujours bien. Certains couples en arrivent à la rupture tant l’un des partenaires ne parvient pas à s’inscrire dans ce projet de vie. L’exemple m’est donné de deux jeunes originaires d’Afrique centrale qui étaient ensemble depuis près de 5 ans, ils prévoyaient de se marier dans un future proche. Le garçon avait prévu d’aller s’installer en Afrique australe et avait pris le soin d’associer sa fiancée à la préparation du projet. Elle ne semblait pas contre l’idée, quoi qu’ayant des réserves légitimes. Les problèmes ont débuté lorsque le jeune homme a commencé à programmer concrètement son départ, « elle a complètement changé de personnalité. C’est comme s’ils ne s’étaient jamais connus. Elle lui a dit froidement qu’elle ne le rejoindrait jamais et que c’était fini entre eux ». Un traumatisme pour le jeune homme.

Aujourd’hui il est à la tête d’une PME employant une vingtaine de personnes et est toujours célibataire.

Terrasse d'un café à Nairobi Source : Banque africaine de développement

Terrasse d’un café à Nairobi
Source : Banque africaine de développement

Les relations amoureuses ne sont pas les seules à souffrir de ces choix de retour en Afrique, les amitiés sont également mises à rude épreuve.

Avant même de rentrer dans le vif du sujet, mon optimisme fut tempéré « il ne faut pas se leurrer, tous les jeunes de la diaspora ne sont pas enthousiastes lorsqu’ils évoquent l’Afrique, et ce ne sont surement pas tous les jeunes africains présents en occident qui souhaitent revenir travailler sur le continent ».

Cette réalité éloigne aujourd’hui des amis qui hier étaient si proches. « Ils ont en tête l’Afrique qu’ils ont laissée il y a parfois plus de 10 ans. Ils ne veulent pas comprendre que l’Afrique a changé. Quand je reviens à Londres je rencontre toujours un certain nombre de personnes qui ne comprennent pas mon choix. Pour eux, c’est un retour en arrière. Que voulez-vous, il faut de tout pour faire un monde», me dit-on d’une manière assez laconique.

Ces derniers temps, une nouvelle pratique vient éprouver encore plus les amitiés. Ayant eu vent des succès entrepreneuriaux dans tel ou tel pays, les amis restés en occident et disposant d’une petite épargne veulent se mettre aux affaires « à distance». Profitant de ce capital, ils projettent d’acheter un camion ou de débuter une petite boutique qu’ils mettraient en gérance et dont ils récolteraient les bénéfices. « C’est très risqué mais de plus en plus de monde s’y essayent », m’assure-t-on.

L’un de nos quatre entrepreneurs m’a raconté l’expérience qu’il a eue dans ce domaine. « J’étais de passage à Bruxelles quand j’ai reçu l’appel d’un ami qui voulait qu’on aille prendre un verre ensemble. Après un moment à parler de tout et de rien il en est arrivé à la véritable raison de son appel. Il m’a fait savoir qu’il prévoyait d’acheter un camion, il me disait qu’il avait déjà trouvé un chauffeur mais qu’il avait besoin de moi pour superviser le fonctionnement. Globalement je devais veiller à ce que le chauffeur ne l’escroque pas. Je savais le temps qu’il fallait pour contrôler les mouvements d’un camion et, au delà, je savais que mon activité ne me permettait pas de dégager ce temps. Je lui ai tout expliqué en lui disant toutefois que s’il voulait venir sur place pour lancer son affaire j’étais près à l’aider. Il m’a accusé de ne pas vouloir que les autres gagnent de l’argent et depuis, il ne veut plus me parler. » Force est de constater que ce type de situation tendent à se répéter.

Ceux restés en occident voient ceux qui sont partis comme des gens qui se font de l’argent rapidement et facilement. Ceux qui sont en Afrique voient ceux qui sont restés comme des gens qui ne veulent prendre aucun risque et ne se rendent pas compte de leurs difficultés. Evidement, la réalité est plus compliquée que cela.

Chicago, Bar Lounge à Lusaka

Chicago, Bar Lounge à Lusaka
Source: The best of Zambia

La conversation s’est poursuivie une bonne partie de la soirée et nous avons abordé un bon nombre d’autres sujets. L’ambiance était chaleureuse et cordiale dans l’un des coins branchés de la capitale. Une question m’a traversé l’esprit. Finalement, est-ce que ces jeunes ne sont pas comparables aux expatriés occidentaux ? Quelle est leur relation avec les nationaux ou avec la communauté de leurs compatriotes présents dans le pays ? A ces questions, je suis tombé sur un constat édifiant. Les relations avec les nationaux sont quasi inexistantes. Quant à leur communauté, mis à part un nombre restreint d’évènements rassembleurs, les interactions sont rares. Les torts sont partagés. Oui, l’état d’esprit de ces jeunes est différent. Oui, les populations autochtones ne sont pas forcement admiratrices de ces jeunes, grands gagnants de la croissance et du développement local. Oui, l’activité de ces jeunes est chronophage et ne leur laisse pas beaucoup de place pour la socialisation. En tout cas, cette situation démontre la complexité que tendent à avoir aujourd’hui les centres urbains africains.

Boniface Duval

E-mail : [email protected] 

Twitter : @BonifaceDuval

 

 

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Quatre garçons dans le vent

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