« Différente. La France m’a rendu différente.

Si je prends ce stylo et cette feuille pour t’écrire, c’est parce que j’ai besoin de me confier. J’ai du vécu à raconter. J’ai des choses à dire. La France m’a rendue différente.

Je veux que tu saches ce qu’est la vie d’une étudiante en Occident. Ou du moins ce que, moi, j’ai vécu, ce que d’autres ont vécu. Personne ne parle. Tout le monde regarde, se tait puis, part ou reste.

Mais, tous ceux qui sont venus ici savent qu’ils ne rentreront pas comme ils sont arrivés. Ou peut-être qu’ils ne rentreront pas, tout simplement. Tous savent que quitter son pays pour s’installer ailleurs est difficile. Que, même si nous l’avons fait pour “apprendre”, ceci reste difficile.

J’ai en tête une chanson de Neg’ Marrons “quitter son pays” qui me donne des frissons en t’écrivant.

Ma vie n’est pas singulière mais, j’aimerais te la raconter. J’aimerais que tu t’y retrouves, que d’autres s’y retrouvent. Peut-être pour me rassurer que je ne suis pas la seule que la France a rendu “différente” ».

C’est la première lettre que j’ai reçue de Janice. Depuis que je les lis, ses lettres me parlent, me touchent, me font rire ou sourire. Je ne sais pas pourquoi elle a décidé de me raconter tout ça maintenant et de cette manière mais, j’aime la lire.

Sa dernière lettre est arrivée hier et je ne l’ai pas encore ouverte mais, ça ne saurait tarder…

« Pour moi, l’une des premières choses choquantes n’est pas le racisme, le froid ou l’individualisme. Ce n’est même pas l’accueil exécrable à la préfecture, après avoir fait la queue pendant quatre heures, à moins dix degrés ou le prix de la bouteille d’eau converti en cfa.

C’est l’attitude de mes frères et sœurs africains à mon égard. C’est la manière dont on se traite les uns les autres. J’ai côtoyé des étrangers en petit nombre et puis, de toutes façons, l’étranger reste étranger, les locaux sont rois.

Ici, tout le monde est étranger et chaque communauté veut “régner”. Les Gabonais se disent supérieurs aux Ivoiriens qui eux, se prétendent supérieurs aux Camerounais qui ne veulent surtout pas être comparés aux Congolais et, ainsi de suite.

La triade Guinée, Mali, Sénégal s’associe quand ils faut représenter l’Ouest et se déchire quand toute représentation est inutile.
Chaque Africain semble voir l’autre comme un rival.

Et puis, il y a les oubliés ou les plus discrets c’est selon, les Sierra Leonais, les Cap-Verdiens?les Tchadiens, les Rwandais, les Béninois etc.

Non, franchement, je n’ai jamais vu les jeunes Africains aussi divisés que lorsqu’ils sont hors d’Afrique. Même s’il faut reconnaitre qu’un semblant de solidarité se crée lorsque des Européens sont présents, cette solidarité se perd lorsque nous sommes entre nous.

Soudain, des patriotes voient le jour et ne jurent que par le pays qu’ils ont quitté et qu’ils critiquaient il n’y a pas si longtemps.
Le bal des hypocrites, des vaniteux s’ouvre et la première danse revient aux plus virulents.

Je n’ai jamais autant appris sur les relations entre Africains qu’en Europe. Je ne savais pas qu’il existait une guerre stupide entre les West Af´ et les Centraux .Je ne savais pas non plus qu’à l’intérieur aussi il y’avait une rivalité et que les Africains de France fonctionnaient en communauté.

En décembre 2007, Natacha, une ivoirienne d’origine avait convié quelques amis à un dîner au restaurant africain « La Gazelle » pour son anniversaire. Je faisais partie des invités parce que le frère de Nat’, Jonas, était le meilleur ami de Cheik Isaac, mon cousin.

Le dîner s’est très bien déroulé jusqu’à ce que l’un des convives, un Gabonais, me demande ce que je pense des gens d’Afrique centrale. La question paraissait simple et posée sans arrière-pensée mais elle a déclenché une discussion très houleuse, limite raciste, nous séparant en deux clans bien distincts : les Ouest Africains et les Centraux.

« Ah Pardon hein ! On vous connait ! Vous faites le malin même quand vous n’avez rien, que vous n’êtes rien et que votre rien n’est rien ! » a répondu un Ivoirien sur un ton mi-sérieux mi-ironique.

Bien entendu, les Gabonais, Camerounais et Congolais ont répliqué sur le même ton

« Que quoi ?! Mais vous, est-ce que, même, vous pouvez faire le malin ? Vous n’avez aucun style ! Tout ce que vous savez faire, c’est venir dans le pays des gens et ne pas vous intégrer ! »

Le dîner s’est terminé sur ce genre de boutades (je les qualifierais plutôt d’insultes) et tout le monde s’est quitté sur ces malentendus.

Ceux qui ont toujours connus ça ne sont plus choqués mais croyez-moi, quand on tombe dedans comme un cheveu sur la soupe et qu’on entend des phrases blessantes et stigmatisantes telles que : “Vous, les West Af, vous êtes comme ci…”ou « vous les Centraux vous êtes comme ça.. », c’est décevant. J’ai été déçue.

Les Africains ont la réputation d’être chaleureux et tolérants mais, nous ne semblons pas l’être entre nous.

Bien sûr et heureusement, on pourra toujours compter les uns sur les autres tant qu’il s’agira d’être Africain tout simplement mais dès qu’on entre dans les détails, tout de suite, des clans se créent.

Le pire, c’est quand des séparations se font entre personnes du même pays et que ça les rend méfiantes les unes envers les autres. Quand j’ai vu mes propres compatriotes, mes amis de longue date être jaloux et envieux… ».

Elle avait raison. Ce qu’elle disait me paraissait juste. Je lisais sa réelle déception et ça me touchait…

Mlle T.

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Twitter : @missytari

Les aventures de Janice-Fatimé : L’épisode précèdent

Après tout, sommes nous si différents?

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