“Non, la vérité vraie, moi, je ne peux pas rester ici hein!! Tié non!! Je ne suis même pas prête! JF, faut dire à papa qu’il n’a qu’à créer une situation je vais rentrer!!”

Ça va faire exactement 48 minutes que ma cousine parle et 48 minutes que je l’écoute en silence. Elle est arrivée en France il y a deux semaines et, tous les soirs après ses cours, j’ai droit à des plaintes ou à des pleurs.

“Nadia, ça suffit pour aujourd’hui… Pitié pour mes oreilles… J’ai compris tout ce que tu as dit mais là il est 2h passées, faut faire on va dormir, j’ai TD à 8h demain. »
La petite est vexée et je sens dans sa voix que les larmes ne sont pas loin quand elle me souhaite bonne nuit avant de raccrocher.

Nadia, c’est moi il y’a 5 ans. Elle a 18 ans, intelligente et motivée, la plupart du temps de bonne humeur. Comme moi, elle est l’ainée et comme moi, elle est têtue. J’ai beau lui expliquer que tout le monde est passé par là et qu’avec le temps, on s’y habitue mais, ça ne change rien.
Je me trouve trop froide avec elle mais c’est comme ça que ma cousine réagissait quand je l’appelais pour me plaindre ou pour pleurer. «Regarde, je suis fatiguée, tu as entendu? Si tu ne t’armes pas de courage, ça ne va pas aller! » Clic! Il m’arrivait de la rappeler et de lui laisser de très longs messages vocaux.

Quant à l’’option d’appeler mes ami(e)s, elle était exclue par fierté. Tout le monde fait semblant d’être heureux et de s’adapter à cette nouvelle vie. Ce n’est que lorsque le temps d’adaptation est passé que chacun parle des difficultés qu’il a rencontrées… Bref.

J’ai sommeil mais, je m’inquiète beaucoup pour Nadia : les premières semaines sont difficiles et j’en sais quelque chose.

Le jour de ma rentrée à l’IUT, Mounira (ma cousine et aînée de 6 ans) a fait le trajet avec moi comme je l’ai fait, il y’a une semaine, avec Nadia avant d’aller vaquer à ses occupations.

J’observais le spectacle qui se déroulait devant moi : des élèves riaient aux éclats, sans doute heureux de se retrouver. Certains se saluaient chaleureusement en se demandant mutuellement dans quels lycées parisiens ils avaient été. D’autres attendaient nerveusement dans leur coin.

Mais… autre chose m’inquiétait… Autour de moi, il n’y avait que des Blancs! Je ne suis pas raciste mais, je suis comme tous les Africains: quand je vais quelque part, je cherche un noir, quelqu’un à qui je peux m’identifier et qui me ressemble.

Quand nous sommes (enfin) rentrés dans la salle, j’en ai repéré UN! Sur environ 30 élèves, nous n’étions que deux noirs! Moi, Janice-Fatimé et lui, Blaise Kouassi. Je ne sais pas pourquoi cette obsession mais, elle m’a fait souffrir. Je ne me sentais pas à ma place.

Personne n’ose le dire mais, l’une des premières douleurs quand on arrive ici, c’est de se rendre compte qu’on ne fait plus partie de la « majorité ».Les minorités vivent mal le fait d’être minoritaires… et parce qu’une distinction se fait entre les Noirs de France et les Noirs d’Afrique, nous sommes une minorité dans la minorité.

Ce jour-là, le seul mot que j’aie dit était « présente ». Je répondais à l’appel.

Sur le chemin du retour, je me suis dit que j’avais intérêt à m’intégrer et à faire fi de ma couleur de peau si je voulais réussir. J’étais d’une naïveté désolante…

                                                                                                                                                  

Mlle T.

E-mail : [email protected] 

Twitter : @missytari

Les aventures de Janice-Fatimé : L’épisode précèdent

 

 

“Dans la fosse aux lions…”

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