Avant toute chose je voudrais, d’une part, rendre un vibrant hommage au peuple de Côte d’Ivoire qui, dans sa diversité a su rester digne dans les douleurs (douleur de la perte d’un être cher, douleur de devoir tout quitter pour un ailleurs incertain, douleur de recevoir les déplacés sans être certain de pouvoir en assurer les charges, douleur d’assister impuissamment aux affres de la discorde savamment transformée en guerre, douleur de… douleur de…) et les récriminations en colmatant les brèches pour préserver son unité fortement écartelée et délicatement mise à rudes épreuves politico-militaires. Et d’autre part, saluer l’esprit de solidarité agissante de la communauté internationale dans sa multiplicité qui, spontanément et avec promptitude, a porté secours à cette belle Côte d’Ivoire dont certains des enfants, pour des intérêts égoïstes, sectaires et pouvoiristes, ont bien voulu faire saigner…

          Aux éventuels lecteurs, souffrez que  cet article ne soit pas une répétition laconique de ces dizaines de commentaires et analyses qui ont émaillé la période de septembre 2002 à 2008, mais l’occasion pour moi de m’appesantir davantage sur la technicité et la pragmaticité du concept de “médiation” avec toutes les ramifications possibles ; de sorte à dégager les raisons profondes des échecs répétés des différentes tentatives de résolution de la crise ivoirienne en particulier et plus généralement le traitement des conflits dans le monde, et exposer un menu tout prêt de recettes concrètes pour éviter à l’avenir ces types de fiasco qui ne font qu’accentuer, en les faisant perdurer, les souffrances des innocentes populations.

 Le déclenchement de la crise

          La crise ivoirienne s’est mise en route dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 avec pour belligérants un groupe de rebelles occupant le grand Nord et une partie de l’Ouest du pays et le régime FPI retranché au Sud. La cause immédiate de ce mouvement de révolte des rebelles serait de prendre le pouvoir et rétablir dans sa dignité un certain type d’ivoiriens dont la question identitaire a été maladroitement politisée.

          Mais à analyser sérieusement les choses, cette crise militaro-civile est la résultante d’un flot de faits commis depuis l’indépendance de 1960 et même peut être bien avant. Ces faits constituent les causes profondes et lointaines de cet épisode guerrier de notre jeune nation qu’on peut stipuler en ces termes : gestion calamiteuse et sanguinaire de la révolte du Sanwi, le massacre des Guébié, l’affaire Ernest BOKA, les crimes du parti unique, la mauvaise négociation du « retour » au multipartisme, l’exercice chaotique du pluralisme politique, la laborieuse succession d’Houphouët Boigny avec tous ses revers, le mésusage du concept d’ivoirité, le ratage de la transition militaire suite au coup de force de 1999, la réconciliation manquée sous le premier régime de la deuxième république, …le déni de démocratie.

 Les tentatives de résolution de la crise

          Du cessez-le-feu négocié par Dakar à Pretoria en passant par les divers sommets de Lomé, Linas-Marcoussis/Kléber, Accra et Pretoria: une seule et même chose subsiste ! On a fait de la négociation en lieu et place d’une véritable médiation. C’est cet amalgame qui a rendu inefficaces et inapplicables toutes les résolutions. Il aurait fallu choisir de faire soit de la pure négociation soit de la pure médiation et non le mélange des deux.

          C’est cette petite clairvoyance qui donne du crédit aux discussions de Ouagadougou dont les résolutions sont dans un processus d’application peu ou prou lisible qui fait naître de l’espoir quant à une sortie de crise imminente. En effet, à Ouagadougou, il a été strictement question de négociation même si on continue d’appeler, par abus de langage, celui qui l’a abritée de médiateur. Il suffit de regarder les termes de la dénomination : “Accords politiques de Ouagadougou” pour comprendre qu’il s’agit d’arrangements politiques et donc de la négociation.

          La société humaine dispose, en plus de la justice, d’autres méthodes ou moyens voire outils pour prévenir, gérer et résoudre les différends et situations de crise ; ce sont l’évitement, la fuite, la facilitation, la conciliation, l’arbitrage, la négociation, la médiation… Ces moyens sont appelés “modes alternatifs de règlement des différends” qui recouvrent tout mécanisme permettant de trouver des solutions acceptables par des parties en différend en dehors des procédures judiciaires traditionnelles (d’où le terme “alternatif”). Ils ne se substituent pas à celles-ci mais doivent permettre de “vider les conflits” de leur substance à la satisfaction des parties. Mieux, ce sont des processus ouverts dont la maîtrise reste aux mains des parties en présence, ils n’ont pas pour vocation de trancher ou donner raison ou tort à l’une des parties en suivant des règles de droit parfois instables (en matière internationale par exemple), mais a pour raison d’être, de vider le différend de sa substance, retrouver des bases communes de dialogue et de compréhension.

          Gbagbo-BC-Soro-Accords-506a0Les modes alternatifs que sont la négociation et la médiation, en dehors de la présence de “tiers” distinct qui leur est commun, restent différents tant dans leur processus que dans leur conception. Ils apparaissent particulièrement pertinents dans le cas des conflits internationaux comme pour les différends dits de proximité. Le tiers distinct de la négociation n’est pas soumis à l’indépendance et à la neutralité. Dans le cas des accords de Ouagadougou, il est su de tous que le président du Faso a des accointances et des intérêts à divers niveaux avec les différents belligérants de la crise ivoirienne. La négociation reste un mode de régulation sociale qui fait intervenir in situ (en coprésence) des parties agissant pour le compte et au nom d’acteurs sur le terrain.

          Quant à la médiation, elle se définit comme un mode de construction et de gestion de la vie sociale grâce à l’entremise d’un tiers neutre, indépendant sans autre pouvoir que l’autorité que lui reconnaissent les médiés (les différents acteurs en situation de crise ou de conflit) qui l’auront choisi ou reconnu librement.

          On note une diversité d’approches de la médiation mais pour l’essentiel retenons que la médiation est un processus de prévention, gestion et résolution des crises, un processus de communication et non une justice au rabais. Faire de la médiation c’est mettre de l’huile dans les rouages des relations humaines, réguler les tensions, délier les oppositions, faire accepter les règles, modifier les comportements, favoriser le dialogue. Les différentes approches de la médiation s’harmonisent autour d’un certain nombre de caractéristiques du médiateur dans la conduite de la médiation : expérience, compétence, bienveillance, disponibilité, capacité d’écoute et de compréhension, confiance, discrétion, autorité, bon sens, courtoisie, crédibilité, délicatesse, sagesse, habileté, sensibilité, fermeté, souplesse d’esprit, esprit d’opportunité, capacité à prendre du recul pour ne pas confondre les fins et les moyens ; Ce doit être un praticien, un artisan d’un idéal qui est réalisme. Il doit être neutre et impartial c’est-à-dire être libre de tout préjugé, ne pas donner son avis, ne pas prendre partie, ne pas avoir de communauté d’intérêt avec l’une des parties (ce qui n’est pas le cas du président du Faso dans le cadre des accords politiques de Ouagadougou). Il doit être confidentiel c’est-à-dire ne pas révéler les éléments ayant émaillé le processus de médiation. Il doit  avoir la maîtrise du processus de médiation c’est-à-dire initier des étapes facilitant le processus comme la présentation des règles, les étapes de passage, l’approfondissement du pourquoi des problèmes et du comment des solutions. Le médiateur doit mettre en place un climat contributif, c’est-à-dire mettre les médiés dans un cadre propice au dialogue. Il doit rester vigilant sur le respect des règles de fonctionnement des différentes phases de la médiation, l’équité dans la gestion de la parole.

     Pour se faire, le médiateur doit être bien formé et respectueux d’une éthique rigoureuse. L’arme de la médiation, pour être efficace, reste la pédagogie de la parole libératrice, du dialogue fructueux et de la discussion féconde, tenant compte du squelette du problème c’est-à-dire le traiter dans tous ses aspects, dans toutes ses ramifications.

 

par – Pascal ROY

Docteur en Philosophie politique et métaphysique 

Enseignant-chercheur à l’Université de Bouaké (Côte d’Ivoire)

Médiateur dans les organisations

Twitter:  @DR_ROYPASCAL

 

À lire sur ce sujet  

Les cactus dans la gestion de la crise ivoirienne : L’analyse d’un médiateur professionnel (1ère Partie)

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