Parce qu’on n’a pas plus d’une vie pour vivre, c’est au travers d’une autre que l’on vit la nôtre.

–         Dis François, on à un  WCHC[1] tu me l’enregistres s’il te plait ? 

–        Pas de problèmes Julie, il a des bagages ?

–        Tu rigoles ? Ces gens-là ne voyagent jamais léger. S’ils ont une franchise, tu peux être sûr qu’ils ne vont pas la manquer.

–        Tu m’étonnes ! Tu me les donnes Stp ?

–        Tiens, tu as la grosse valise noire là et la cantine verte, qui vont en soute.

–        Alors 27 kilos et 29 kilos pour le 2eme. Normalement c’est 28 kilos max par bagage mais là je laisse passer.

–        C’est  quand même drôle ça, ils m’ont l’air pressés de quitter ce pays, mais faut voir la quantité de choses qu’ils veulent ramener avec eux. Faut croire que le Soleil ne fait pas tout.

–        Ah ça !

–        Sérieux ils n’ont pas la télé chez eux ? Moi quand je vais aux Antilles à part le café de tante Lisa et le …

–        C’est bon, j’ai fini! Tiens, voilà son passeport et sa carte d’embarquement.                                

Embarquement porte B12, faut qu’il y soit dans un quart d’heure normalement mais bon cette compagnie a toujours du retard, donc prenez votre temps.

Le temps, c’est précisément ce qui me manque le plus et pourtant qui l’eût cru, à 81 ans, je peux presque le toucher du doigt. Mon horloge biologique est en fin de course, mais je vois comme au premier jour, si ce n’est avec plus de clarté encore, le spectacle qui se joue, là sous mes yeux. Eux sur leurs deux pieds, moi sur mon fauteuil, ils sont en vie, pensent probablement que je les envie, et ils ont raison … mais bon, j’ai fait mon temps et puis,  je dois être en paix, si je veux ralentir la folle course qui s’égrène en moi. Je dois être fort pour occulter la violence avec laquelle, sur mon corps, le temps a grossièrement marqué son passage.

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Voyageur en chaise roulante

Mais assez parlé, pour l’heure, je suis ce bagage presqu’encombrant que cette jeune hôtesse à l’âge de ma dernière fille, s’engage à faire entrer dans ce qui pourrait bien être son dernier voyage, le vol  A313 de la CAMAIR CO.

Enfin assis, ce couloir m’a paru être une éternité ce qui, dit en passant n’augure plus rien de bon quand on attend comme moi, l’inévitable… et pour cause, je suis comme ses semblables, qui au toit de leur vie se voient nourrir les vers, en proie à une guerre intestine que je suis sûr de perdre.

Quand, où et comment, je ne puis le dire, mais ce cancer qui me ronge de l’intérieur ne me laissera pas la vie sauve.

 « 1 mois au plus, Monsieur MOUEN, c’est le temps qu’il vous reste à vivre. Comprenez bien que je suis désolé mais au stade où nous en sommes, nous ne pouvons plus rien faire pour vous», j’ai beau m’être promis de ne plus y repenser, c’est plus fort que moi.

Parfois les mots du docteur SENTISSI viennent et s’invitent dans mon sommeil, alors je veille jusqu’aux aurores. « La vie personne n’en sort vivant » nous répétait mon père, alors je n’en ai pas peur, seulement comme le dit la chanson, j’ai beau être croyant, finalement « tout le monde veut aller au Paradis, mais Personne, ne veut mourir ».

Assis dans cet avion, je ne veux pas dormir, d’ailleurs rien ne m’y invite, ni l’idée de ma mort prochaine, ni le vacarme des porte-bagages qui se referment, ni la bonhomie enjouée du personnel navigant, ni la chaleur suffocante dans l’aéronef… rien, et pourtant seul au milieu de cette ruche où vont et viennent, j’ai peur d’avoir froid, peur de plus rien entendre ni de rien y voir, peur de trouver le sommeil, pour de bon. A mon âge et dans ma condition, chaque jour qui passe est un combat, seulement je me suis fait une promesse et j’ai crié au Bon DIEU de me donner la force de la tenir.

J’ai traversé cette vie en voyageur, et le temps semble être venu de regagner le chez moi.

Je suis certes condamné, mais je m’en voudrais d’amener avec moi, toute cette famille qui restée au pays, a pu compter sur moi, au fil des ans. Je le sais, si je venais à mourir, j’aimerais reposer sous l’ombre apaisante du grand palétuvier, au milieu du jardin où demeurent mes ancêtres. Dans cette arène de souvenirs où nous jouions enfants, là où d’épais manteaux de nuée viennent encore disputer la vedette au soleil chaque matin,  là est ma véritable place.

Les miens au pays, n’ont jamais manqué de rien, ni d’argent, ni de pain. Chez moi, depuis que je suis en âge de  travailler, nul ne connait plus ni la faim, ni le besoin. Aujourd’hui je suis fier de le dire, c’est à la sueur de mon front qu’ils le doivent, mais je ne leur en fais pas grief… les temps sont durs chez nous, dans ce pays où les jeunes doivent sacrifier bien des choses  pour se former, les jeunes filles se prostituent pour nourrir leur famille, et les parents n’ont parfois pas de quoi soigner leurs enfants … dire que nous étions la perle du Continent.

Malheureusement des politiciens aux yeux plus gros que leurs ventres, ont joué avec nos vies et brouté aux postes où ils s’étaient attachés. Tenez, vous voyez ce monsieur sur la couverture du magazine de bord que l’on nous distribue, c’est notre président, ne vous laissez pas tromper par sa bonne mine, ce monsieur est plus âgé que moi, et pourtant depuis 32 ans il se maintient au pouvoir.

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Funérailles

Enfin, ce qui me préoccupe, c’est que je me suis promis de ne pas faire supporter les frais de rapatriement de ma dépouille à ma modeste famille. Elle trime bien assez comme cela, pour que je la voie imploser comme l’a fait la famille MENGOLO au décès de mon amie Rosette.  Moi, j’irais mourir là-bas au milieu des miens, et ce sera ma fierté de ne pas leur donner cette charge. Cette fois, le précieux colis, c’est moi !

Mais avant cela, il me faut tenir ces satanées 6 heures de vol. Cela va faire 10 minutes que nous sommes assis dans cet avion, mais déjà chaque seconde me parait être une heure, je le sais, je le sens, je ne tiendrais plus longtemps. Peu  à peu mes forces me quittent, mon pouls s’accélère, ma vue se trouble et mes paupières s’alourdissent …

–        Monsieur vous ne semblez pas aller bien du tout, vous voulez que j’appelle de l’aide ?

–       Madame venez-voir, le monsieur à côté de moi, me semble mal en point.

–        En effet, tenez monsieur voici un verre d’eau, buvez. Vous allez mieux ?                                                   

–       Vous nous avez fait une sacrée peur. Ecoutez, je vais voir avec le Commandant, mais Monsieur vu votre état, nous allons sans doute devoir vous débarquer.

Me débarquer ? Ce seul mot suffit à me sortir de ma torpeur, malheureusement j’ai beau y faire, je suis comme incapable d’esquisser le moindre geste, mon corps semble m’avoir lâché et a l’exception de mes yeux, rien ne parle plus pour moi.

–        Monsieur, je suis le Commandant ALLADJIM, chef de cet équipage, et je crains fort que nous ne devions vous débarquer, car s’il vous arrivait malheur, nous devrons marquer un temps d’arrêt durant notre vol, et Je devrais en porter, toute la responsabilité. Mademoiselle TARI va se charger de récupérer vos affaires, puis des agents viendront vous récupérer pour s’occuper de vous.

Non ! , ai-je envie de crier, mais nul son ne sort de ma bouche. Je me suis donné tant de mal pour arriver jusqu’ici et voici qu’aux portes de ma prière, je me vois refuser tout espoir ? Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? Vraiment, ces gens-là sont terribles hein, si je veux mourir là-dedans ça les regarde en quoi ?

Comme la panthère acculée par le chasseur, je  suis en sursis alors, plongeant une ultime fois, mon regard embué, dans la foule qui a pris corps autour de moi, je cherche désespérément un soutien qui ne viendra jamais.

Tandis que tout s’agite autour et en mon propre intérieur, j’ai pour DIEU cette demande, qu’il me laisse partir. Ma douleur est trop atroce pour que je la combatte encore et j’ai trop vécu pour savoir, comment se termine l’histoire.

d’Artagnan

e-mail : [email protected]

Tranches de vie : L’épisode suivant

 

[1] WCHC  ou WheelChair Cabin Seat est le sigle du jargon aéronautique désignant les passagers dans l’incapacité d’effectuer le moindre pas, et devant faire l’objet d’une assistance en fauteuil roulant de l’enregistrement jusqu’à leur siège en cabine.

Tranches de vie – Le voyageur

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